Citizen Hayek, l’artiste-entrepreneur
J’apprenais hier avec émotion la disparition de M. Nicolas G. Hayek. Une crise cardiaque l’a emporté à 82 ans, alors qu’il travaillait dans son bureau de Bienne. Cette perte est grande pour tous les passionnés d’horlogerie. Moi qui petit rêvait déjà sur ces merveilles d’artisanat, d’art, je n’avais pas été le plus marqué par son incroyable réussite, lui qui a su redresser l’industrie horlogère suisse en croquant des parts de marché sur les petites montres aux japonais (avec la Swatch), mais pour l’amoureux de mécanique horlogère qu’il fut. En me plongeant dans l’histoire des montres turques de Breguet, qui n’ont pas survécues au XIXe siècle et à la disparition du faste ottoman (et du génial inventeur du tourbillon), j’ai découvert cet homme mêlant la pudeur à l’assurance, cet Oriental devenu une légende suisse. Je soufflais mes dix bougies quand Nicolas Hayek rachetait Breguet, en septembre 1999. Que de chemin parcouru depuis !
M. Hayek n’était donc pas seulement cette carcasse ambulante, à l’énergie
farouche, au verbe haut et aux trois Breguet (au moins) aux poignets. Il y avait en lui, certes bien caché, encore toute la fougue de l’étudiant de 20 ans, qui exerçait sa passion de la physique (la même qu’Abraham-Louis Breguet) sur les bancs de l’université de Lyon. Depuis, il avait conseillé les gouvernements français et suisses. Et relevait sans cesse des défis passionnants. De la Swatch à la Smart, il avait sauvé les grandes manufactures horlogères suisses, et des dizaines de milliers d’emplois en Europe, lui qui appelait de ses vœux un Etat européen. En 2007 encore, il lançait un groupe en pointe dans les énergies propres et renouvelables (Belenos Clean Power). Mais le défi qui restera gravé dans les mémoires de passionnés, c’est certainement sa Marie-Antoinette. En ressuscitant la montre la plus emblématique qui fut, il avait du même coup rénové le Petit Trianon et soutenu Versailles après la disparition du chêne de Marie-Antoinette, en février 2005. J’avais depuis eu la chance de le rencontrer à plusieurs reprises, comme lors de l’inauguration de l’exposition Breguet au Louvre, il y a tout juste un an. Et l’on voyait bien que cet octogénaire autoritaire avait finalement cet esprit fantaisiste et joueur. C’est Mme Hayek qui le dit : « C’est un enfant de six ans avec soixante-quinze ans d’expérience ».
En Sorbonne, le 10 avril dernier, j’écoutais encore attentivement le discours de ce descendant d’assyro-chaldéens. Il nous parlait de sa passion pour son métier d’artiste-entrepreneur. Personne n’imaginait alors qu’on ne verrait plus ce monstre sacré arpenter les artères du Salon de Bâle. Sa dernière interview fut pour le magazine politique allemand Cicero. Il y dénonçait les financiers comme des pharisiens avides d’argent, lui qui n’avait supprimé aucun emploi durant la crise. Cet homme aura créé bien des vocations, en cherchant toujours à donner du sens au travail humain, et son œuvre perdurera longtemps dans les vallées suisses où la question qu’il s’était éternellement posée reste sans réponse et orpheline d’un de ses derniers caciques : comment battre le temps ? Il n’y a bien que les êtres d’exception comme Nicolas Hayek pour nous répondre : conquérir l’éternité.
Pour aller plus loin : la biographie de Nicolas Hayek parue en 2006 chez Albin Michel : « Au-delà de la saga Swatch ». Et l’exposition « Breguet et l’Empire Ottoman » au Palais de Topkapi jusqu’au 30 août.
